Le retour !


Comme le facteur, Le Sacre du Tympan sonne toujours deux fois. Avec un second album sous-titré Le Retour, l’orchestre de Fred Pallem confirme un univers iconoclaste, savamment foutraque, aux portes de la sixième dimension. Le tout avec une manière très sérieuse de ne pas se prendre au sérieux. En six compositions originales et trois reprises, Pallem impose son grain de folie, marque son territoire tout en saluant le grand André Popp, l’un des musiciens-phares qui ont façonné sa vocation. Et avec lequel il partage un même credo : glisser du populaire dans la musique savante, du savant dans la musique populaire. Rencontre et explication détaillée avec Fred Pallem.

Comment positionnez-vous ce second album par rapport au premier ? Quel en est l’intention ?

Le principe du Retour, c’est d’être plus concentré, d’avoir pour chaque morceau une idée, un concept et de le creuser jusqu’au bout. Pour le premier album, j’avais été très inspiré par Charles Ives, magnifique compositeur américain dont la musique galope toujours à cent kilomètres devant l’auditeur. Tout ce que ce dernier peut deviner, Ives l’anticipe et, par réaction, se précipite dans la direction opposée. C’est une écriture fascinante mais pas forcément facile à suivre… Du coup, j’ai voulu non pas simplifier les choses mais les clarifier. Si l’on établit une comparaison avec la bande dessinée, on peut se référer à la ligne claire. Le premier disque, c’était du Moebius, celui-là davantage du Charles Burns.

La musique ne galope peut-être pas à cent kilomètres devant l’auditeur mais au moins à dix. Difficile de deviner à quoi va ressembler la mesure à venir…

Evidemment. Les réflexes d’orchestration ne disparaissent pas si rapidement… Par ailleurs, j’ai tenu à mettre en avant la rythmique, cette fois plus rock, à écrire tous les morceaux avec des accords pop, fondamentaux. Je voulais aussi des improvisations plus concises. Quand vous avez des solistes comme Vincent Segal ou Médéric Collignon, il faut leur donner du grain à moudre… mais sans forcément étirer leur chorus. Juste la bonne longueur, ni trop, ni pas assez. A la réécoute de l’album, j’ai le sentiment de tordre l’orchestration traditionnelle pour big band… sans vraiment la tordre. C’est vrai que dans un big band traditionnel, on n’a pas un violoncelle électrique qui déboule comme dans Bloody Serenade. Mais, en même temps, j’ai l’impression d’assumer un héritage, celui des orchestres de radio, des orchestres hollywoodiens, où les big bands n’étaient pas forcément constitués à l’ancienne, façon Duke Ellington. En plus, gros avantage de cet album, la cohésion de l’orchestre est plus forte que jamais. Les musiciens se connaissent bien, tournent ensemble, sont liés par une forme de complicité et d’émulation. Je mesure ma chance de les avoir à mes côtés.

Comment avez-vous construit l’album ?

Horny Biker est vraiment écrit comme un indicatif, un rock pour ouvrir la danse. On se dit bonjour, sans se prendre la tête. Puis on entre dans la viande avec Train Fantôme, un voyage de treize minutes, avec une vraie histoire, pensée, structurée. J’aime les épopées musicales qui cassent le moule, le format des pièces pour big band. Ce Train-là, j’ai mis six mois à le mûrir… Le reste de l’album est construit sur des alternances de rythmes, de couleurs, entre des plages sérieuses et d’autres plus légères. J’ai beaucoup phosphoré sur l’ossature du disque, l’enchaînement des titres. A la limite, j’ai presque écrit les morceaux en pensant déjà à leur ordre ! (rires) Il y a aussi cet hommage à André Popp, avec trois titres d’affilée : Bloody Serenade, Cœur Mécanique et Sexy Sax. J’adore d’ailleurs l’arrivée de Sexy Sax : une bouffée d’air pur, une écriture fluide et épurée, avec un sax solo absolument mortel.

Pourquoi André Popp ?

Parce que, à mes yeux, il symbolise un idéal. C’est le chaînon manquant entre Messiaen et la variété. J’aime son sens mélodique, son goût pour les harmonies qui frottent, les orchestrations givrées. J’ai découvert André à travers un album mythique, Delirium in hi-fi, où il reprenait à sa sauce, forcément délirante, des standards comme Perles de Cristal ou La Polka du Roi. Là, je fais la même chose avec sa musique : je lui rends hommage en essayant modestement de lui injecter un peu de moi-même… Je pense qu’André sera sensible à ces reprises. On s’est rencontré il y a trois ans. Je lui ai fait écouter le premier album du Sacre. Au premier accord du premier morceau : ‘’Ah, ça commence bien !’’ Dix minutes plus tard, à la fin du morceau : ‘’La relève est assurée ! Bon, que voulez-vous boire?’’ (rires)

Les titres de Popp se fondent complètement dans la continuité de l’album…

C’est exactement l’effet recherché. A l’arrivée, si l’on écoute le disque à froid, on ne sait pas ce qui est d’André, ce qui est de moi. La personnalité de l’orchestre, celle de ses musiciens aide aussi à rendre le tout homogène… Mais, très honnêtement, j’écris en toute liberté. Puis je le propose aux musiciens. S’ils sont contents de le jouer, on fonce… Le Sacre commence à bien tourner, le public est à la fois heureux et surpris, surtout à l’étranger. A l’avenir, j’ai bien envie de garder cette ligne de funambule : savante et populaire. Ca ne m’intéresse pas d’écrire contemporain juste pour faire contemporain. Plus on dira que je fais du rock, moins j’en ferai. Plus on dira que je ne suis pas jazz, plus je ferai du jazz. De toute façon, j’écrirai ce que j’ai envie d’écrire.

Propos recueillis par Stéphane Lerouge