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L’Odyssée

Train Fantôme, 2018

Fred Pallem est un esthète. Ce n’est pas parce que sa musique est pleine de fantaisie qu’elle est nécessairement foutraque, ni, sous prétexte qu’elle ne cache pas son hédonisme, qu’il faut la juger superficielle. Tout au contraire. La folie est chez lui domptée par la plume et l’exultation que provoque son écriture orchestrée précisément pour faire mouche. On ne doute pas que les partitions qu’il livre à ses musiciens soient limpides et qu’il sache, dès le premier accord, où son inspiration doit le mener. Riche d’imagination, habile dans ses effets, maitrisé dans son récit, le talent de Pallem est bien celui d’un conteur à la verve homérique — passé par Hollywood, les séries Z et les studios de Phil Spector. Chez Pallem, le compositeur, le chef d’orchestre, le producteur et le réalisateur d’album ne font qu’un, tous focalisés sur une vision précise de la musique, aiguisée par une longue pratique de l’orchestre — vingt ans, déjà une odyssée en soi — qu’il sait parfaitement mettre en œuvre. Chaque note a un sens, chaque instrumentiste est une couleur sur la palette, chaque solo ne vaut que par l’élément dramatique qu’il apporte et chaque idée s’incarne dans une mise en son, avec une intention précise. En cela, le titre de ce disque n’est pas usurpé, tant on peut avoir le sentiment au fil de cette « Odyssée », que son auteur agit comme une sorte de démiurge qui, de la première à la dernière note, édifie ses propres mythologies et nous embarque, nous auditeurs ulysséens, pris dans les remous épiques de sa traversée sonore.

C’est peut-être ce qui frappe d’emblée dans l’écoute de cet album, le premier depuis « Soundtrax » en 2011 (qui se présentait comme la compile de B.O. de films imaginaires) à proposer des compositions personnelles : cette capacité à poser un univers en quelques notes, à créer des atmosphères dans lesquelles chaque détail est en place, à tenir l’oreille en haleine par une trame soigneusement agencée, qui donne à chaque morceau les dimensions d’une histoire, dont les titres nous laissent entendre qu’ils pourraient bien être sous-tendus par un scénario. (Demandez donc au maître la signification de chacun et vous verrez que l’on n’en est pas loin.) Après avoir salué l’un de ses héros, François de Roubaix, en 2015, repris quelques perles méconnues de la blaxploitation en 2017 (Soul Cinema, sorti uniquement en vinyle) et dans Cartoons revisité, d’Inspecteur Gadget à Super Mario, un répertoire pour enfants avec des manières de sale gosse, Fred Pallem revient donc à une musique « originale » en ceci qu’elle est non plus constituée de reprises mais entièrement de sa main. Fidèle à l’idée qu’il se fait de la triple fonction d’un orchestre (créer de la musique, faire vivre des répertoires et développer des programmes jeune public), Pallem a repris la plume, animé par l’envie cette fois-ci d’ajouter à son arc une phalange de cordes, « pour mélanger les trois familles d’instruments : cuivres, cordes, rythmique ». Pour celui qui a abandonné la contrebasse pour la basse électrique, c’est en quelque sorte un retour aux sources du Sacre du Tympan, dont les premiers morceaux étaient écrits pour cordes : « Cette palette hyper élargie m’a redonné une faim de musique incroyable. Le simple fait d’avoir la possibilité engendre les idées. Pourquoi je ne me suis pas autorisé cela plus tôt ? Je me le demande ! », confie-t-il. Ce nouveau répertoire est aussi l’occasion de « remettre les solistes en avant » qui, de Thomas de Pourquery à Rémi Sciuto en passant par Christophe Monniot ou Théo Ceccaldi, ramènent l’entropie heureuse de l’improvisation au cœur de chaque morceau avec des manières de personnages aux vertus héroïques.

Dans ce disque pensé comme un tout, « en entier, comme quelqu’un de la pop ou du rock », un disque relativement court, « au format vinyle, ni trop long, ni trop court, le format des Blue Note et des Beatles, qui doit donner envie de retourner la deuxième face pour remettre la première », Pallem renoue avec ce qui l’a imposé comme l’un des enfants terribles du jazz en grande formation, fidèle à son esthétique hybride, délibérément éclectique, refusant de s’enfermer dans un seul genre, à l’image de ses goûts pluriels. En Quentin Tarantino du son, transgressant résolument les limites définies par les censeurs du bon goût, il remet en lumière des pans entiers de musiques longtemps regardées de haut par les spécialistes — ces sous-genres, pas assez purs, pas assez artistiques, pas assez convenables, pour être cautionnés par ceux pour qui la pop ne saurait être que commerciale et le cross-over un dévoiement. A rebours de ces clichés, Pallem a montré combien, au contraire, non seulement toute cette production « parallèle » avait ses génies, mais qu’en plus d’être profondément jubilatoire et évocatrice, elle était désormais ancrée dans nos mémoires par le biais du cinéma, de la télévision, de la radio et de la pub, jouant avec cet inconscient sonore pour réactiver nos émotions de cinéphiles ou nos émois d’enfants.

Convoquant les mânes de tous ceux qui l’ont inspiré, Fred Pallem signe ainsi avec « L’Odyssée » une série de pièces aux accents épiques, maniant avec brio les effets dramatiques et les atmosphères équivoques. Ici des cuivres rutilants contrastent avec la tension des violons, là le groove d’une basse énervée entre en lutte contre des cordes menaçantes, Ornette Coleman s’infiltre dans l’univers d’Ennio Morricone, Bernard Hermann se mêle aux couleurs saturées du Miles électrique, Lalo Schifrin fait la noce avec Fela, l’ombre de Creed Taylor plane sur le moiré des cordes, le Memphis Sound cohabite avec John Barry… nombreuses sont les réminiscences à venir à l’oreille, dans cet univers qui use avec bonheur de ses références sans tomber dans le pastiche. On ne révèlera pas ici tous les échos autobiographiques que recèle en creux ce répertoire, dont l’habituelle facétie ne se départit jamais d’une part de mélancolie, quand la plume prompte aux éclats brillants s’aventure dans des zones plus sombres, aux teintes angoissantes ou funèbres. Fred Pallem comme tous les esthètes cache soigneusement son jeu.

Fred Pallem & Le Sacre Du Tympan - L'Odyssée
Train Fantôme, 2018

Fred Pallem & Le Sacre Du Tympan - Cartoons
Train Fantôme, 2017

Fred Pallem & Le Sacre Du Tympan - Présentent François de Roubaix
Train Fantôme, 2015

Fred Pallem & Le Sacre Du Tympan - Soul Cinema!
Train Fantôme, 2017

Fred Pallem & Le Sacre Du Tympan - Soundtrax
Music Unit, 2010

Fred Pallem présente Le Sacre Du Tympan - La Grande Ouverture
Atmosphériques, DeLuxe Productions, 2008

Fred Pallem & Friends present Le Sacre Du Tympan - (Le Retour !)
Label Bleu, 2005

Fred Pallem & Friendz - Le Sacre Du Tympan
Le Chant du Monde, 2002